Objet polémique, la laïcité scolaire semble étroitement liée à celle du genre en France,depuis les premières affaires dites du foulard à l’école, à la fin des années 1980. Le vote de laloi du 15 mars 2004 interdisant le port de signes religieux dans les établissements publicsd’enseignement a suscité des polémiques d’ampleur qui ont notamment divisé le champféministe français. En quelques décennies, la question laïque et celle des conditionsd’émancipation des femmes, en particulier musulmanes, en sont venues à partiellement seconfondre. Malgré le net succès public de la laïcité à l’école, cette dernière n’a paradoxalementpas été constituée en terrain de l’investigation sociologique.C’est ce que se propose de faire cette thèse qui mobilise les résultats d’une enquêteethnographique menée dans trois lycées publics, dont deux de la périphérie, entre 2020 et 2023.Y est ainsi analysée la mise en œuvre quotidienne de la laïcité, par diverses catégories acteurset actrices, dont les personnels de direction, CPE, AED et agent·e·s techniques, souvent moinsreprésenté·e·s dans les enquêtes sur l’école que les autres (enseignant·e·s, élèves). Ce faisant,la thèse montre comment la discipline laïque et la socialisation à la laïcité contribuentà la production de normes de genre, tout en mettant en jeu d’autres logiques, de classe et derace notamment. La prise en compte de la variable religieuse permet d’analyser son rôle dansles logiques de marginalisation scolaire et sociales à l'œuvre dans les établissements de la périphérie. De manière apparemment paradoxale, on voit que l’école publique ne fournit passeulement aux élèves des modèles de bonnes féminités et masculinités laïques : parl’élaboration de catégories et de critères permettant de distinguer le religieux de ce qu’il n’estpas, le travail de mise en œuvre de la laïcité distingue aussi les formes acceptables etrespectables de l’expression religieuse de celles qui ne le sont pas, en se fondant notammentsur des critères genrés.Cependant, les résultats de l’ethnographie permettent d’observer un déplacementimportant dans la manière dont genre et laïcité s’articulent à l’école publique et plusparticulièrement dans les établissements de la périphérie. Les évolutions récentes des 10 conceptions progressistes et féministes d’une partie des personnels les conduit à interroger leseffets genrés des politiques publiques de la laïcité scolaire sur les élèves. Certain·e·s mettentaussi à distance les catégories et idées qui structurent le débat public, notamment celles posantune équivalence entre port du hijab et oppression patriarcale. Cependant, les effets de ruptureentre les différentes générations de personnels, socialisés à des féminismes différents, nedoivent pas conduire à négliger les continuités fortes qui s’observent. Ainsi, la question del’émancipation des femmes musulmanes se reformule sur un terrain voisin de celui du genre,celui de la sexualité. Plus précisément, la question des rapports de genre se repose cette foissous l’angle de l’accès à la sexualité pour les femmes musulmanes. La thèse montre alors comment l’école publique produit et promeut un ordre sexuel associé à la laïcité, qui a plusieurscaractéristiques. Premièrement, dans les lycées de la périphérie, il se définit contre un ordresexuel attribué à l’islam. Deuxièmement, tout en restant un ordre hétérosexuel, il se définitcomme gayfriendly. La thèse montre comment se nouent ces deux aspects de l’ordre sexuel del’école publique et laïque. Ainsi, ce travail permet d’éclairer dont la laïcité peut faire frontièreà l’école dans la mesure où elle est mobilisée pour établir un certain nombre de démarcations,de celles délimitant l’espace scolaire laïque à celles, sexuelles, qui distingue l’ordre sexuellaïque d’un ordre sexuel religieux, en particulier musulman.