Hermann Heller (1891-1933) est le plus inconnu des juristes de Weimar, certainement en France, mais aussi en Allemagne, même s'il a connu un intérêt dans le débat constitutionnel de la République fédérale. On réduit souvent les controverses de Weimar au débat Schmitt/Kelsen. Cette réduction est toutefois problématique car la querelle weimarienne dite « des méthodes et des approches » (Methoden- und Richtungsstreit) dépassait largement cette opposition. Ce faisant, on tend à oublier d'autres protagonistes de ce débat, en particulier les positivistes (non kelséniens) comme Gerhard Anschütz et Richard Thoma, qui dirigèrent entre 1930 et 1932 le grand traité de droit public (Handbuch des Deutschen Staatsrechts), publié à la toute fin de la République. Le droit public de Weimar, précisément par la rupture qu'il devait assumer avec le droit public de l'Empire bismarckien, qui devait penser la République démocratique et sociale qui était inscrite dans le texte même de la nouvelle Constitution de 1919, fut un véritable laboratoire du constitutionnalisme européen du XXe siècle. Cette rupture entraînait une grande complexité et certains entendaient malgré tout maintenir une doctrine constitutionnelle « classique ». Parallèlement, se développait la nouvelle science de la société, et avec elle une conception renouvelée du rapport entre État et société. Dans cette environnement, Max Weber constituait une référence incontournable. C'est, pour le dire vite, dans ce contexte intellectuel et politique que s'est formée la pensée de Heller. Son grand uvre, resté inachevé, fut une Théorie de l'État. Il ne put le mener à bien, puisqu'il mourut en Espagne en novembre 1933. Il voit dans la théorie de l'État une science de la réalité (Wirklichkeitswissenschaft) et critique l'idéalisme qu'il voit chez Weber et, plus encore, chez les tenants d'une sociologie comme « théorie de l'esprit objectif » dont, chez les juristes, Rudolf Smend, conservateur, fut le principal représentant. Le projet de cette thèse, qui suit mon mémoire de Master 2 sur « La notion d'État de droit social (sozialer Rechtsstaat) dans la doctrine de Hermann Heller. Une notion située », consiste à situer Heller dans ce contexte effervescent des doctrines constitutionnelles de Weimar, à montrer que celui-ci excède largement le seul débat Schmitt/Kelsen, et à apporter une contribution à l'étude de l'idée d'État de droit social (sozialer Rechtsstaat), dont Heller fut le premier porteur.