Mon projet de thèse se situe à l'intersection du droit, de l'histoire et des études islamiques. Il explore l'évolution d'un nouvel ordre juridique en Égypte du XIXe au XXe siècle, posant les bases du système contemporain. Sous l'effet conjugué des influences khédiviale, européenne et ottomane, la conceptualisation d'un droit codifié s'écarte progressivement du fiqh classique. Dès le début du XIXe siècle, l'Égypte engage une dynamique de construction bureaucratique : les premières codifications et conseils de la siyāsa (Khaled Fahmy, 2016) apparaissent sous Méhémet Ali et ses successeurs. Le droit devient l'expression de la souveraineté étatique, même sous influence européenne. Le processus s'accélère dans les années 1870 avec la création des codes et des tribunaux mixtes (maḥākim al-mukhtaliṭa) et indigènes (maḥākim al-aḥliyya), consacrant l'inscription dans la tradition civiliste malgré l'occupation britannique. La magistrature est repensée, de nouvelles professions apparaissent et une infrastructure judiciaire centralisée se met en place. Ce droit positif, constitutif de l'État-nation, entre en tension avec la normativité islamique issue de la shariʿa et du fiqh, soumis eux aussi à une logique de positivisation. Les tribunaux de la shariʿa sont réformés : création d'une haute cour d'appel en 1897, contrôle du ministère de la Justice sur les qāḍī-s, institution d'un barreau, importance accrue de l'écrit et de la procédure. Les textes utilisés, fondés sur le fiqh hanafite, sont adaptés selon des modèles de codification française. Le règlement du 27 juin 1880 impose aux juges de statuer selon « l'opinion prédominante » (arjaḥ al-aqwāl) ou « la doctrine établie » (ḥasab al-muqarrar fī al-madhhab). À la fin du XIXe siècle, les tribunaux de la shariʿa voient leur champ réduit au statut personnel (aḥwāl shakhsiyya), notion empruntée au droit civil français et adaptée par Qadrī Pacha (1821-1888). La Cour de cassation (arrêt du 21 juin 1934) en donne une définition englobant état civil, capacité et incapacités (minorité, démence, folie). Dans les années 1930, le terme est pleinement intégré et consacré par la création des tribunaux du statut personnel (maḥākim al-aḥwāl al-shakhṣiyya). Qadrī Pacha entreprend une codification du fiqh hanafite en la matière : son Kitāb al-aḥkām al-sharʿiyya fī l-aḥwāl al-shakhṣiyya, publié à titre posthume, bien qu'officieux, s'impose comme référence jurisprudentielle, reconnu même par les tribunaux mixtes et commenté par des ulémas comme al-Abyānī. Le recueil couvre plusieurs domaines, dont l'interdiction (ḥajr, art. 482-493) visant mineurs, fous, prodigues et débiteurs en déconfiture. L'incapacité juridique (ʿadam al-ahliyya) est ainsi définie par des catégories de fiqh comme la prodigalité (safh) ou la démence (ʿath), distinctes des critères médicaux. Mais de nouveaux concepts, influencés par la psychiatrie européenne introduite en Égypte dès 1827 (Clot Bey), apparaissent, tel la « faiblesse des facultés mentales » (ḍaʿf al-quwā al-ʿaqliyya). Dans le fiqh hanafite, l'interdit est assimilé à un mineur, relevant d'une double tutelle : sur la personne (wilāya ʿalā al-nafs) et sur les biens (wilāya ʿalā al-māl). Le ḥajr relevait initialement des tribunaux de la shariʿa, mais dès 1873, des conseils de tutelle (majālis ḥisbiyya) sont créés sous Ismāʿīl Pacha, puis en 1896 la compétence leur est transférée. Ces conseils, relevant de la siyāsa, exercent des fonctions proches du domaine sharʿī et subsistent jusqu'à leur fusion avec les tribunaux indigènes en 1947. Cette recherche se concentre sur le contentieux du ḥajr à travers trois revues juridiques égyptiennes (al-Muḥāmā, Majallat al-Aḥkām al-Sharʿiyya, al-Jarīda al-Qaḍāʾiyya), couvrant 1906-1952. La majorité des décisions proviennent du Haut conseil de tutelle, instance d'appel des conseils de première instance. Après 1947, elles émanent surtout de la Cour d'appel indigène du Caire et des tribunaux des conseils, à la suite de l'unification des juridictions.