Les démocraties occidentales sont depuis, quelques années, mises à l'épreuve par les succès électoraux remportés par des partis politiques (que l'on peut qualifier de radicaux, d'extrémistes ou encore de populistes) contestant, au moins pour partie les fondements idéologiques sur lesquels repose l'ordre constitutionnel national. L'Allemagne n'est pas épargnée par cette mise à l'épreuve comme en témoigne les récentes élections législatives de 2025 qui ont vu une progression spectaculaire du parti dit populiste l'AFD. Pourtant, cette question la concerne de manière d'autant plus profonde que le pays avait, à la suite de la chute de la République de Weimar et de la phase totalitaire nazie, bâti son ordre constitutionnel sur une conception substantielle forte, dite militante, de la démocratie, et s'est donnée les moyens particulièrement développés d'en assurer le respect. Si l'on considère par principe que la démocratie se résume à la formule du « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple », les partis politiques sont aujourd'hui perçus comme une modalité d'expression de la volonté de celui-ci dans le cadre d'une démocratie représentative. Par leur aspect fonctionnel, à savoir le rassemblement, l'organisation et la structuration des idées provenant de l'ensemble des citoyens d'un pays en un programme politique déterminé, leur contribution au bon fonctionnement de la démocratie libérale est essentiel. Ce programme politique est ensuite mis en uvre au sein des institutions de l'Etat par l'intermédiaire de représentants choisis par les partis et élus ensuite par le peuple. Néanmoins le droit constitutionnel allemand d'après 1945 a permis la mise en place d'une nouvelle notion : la démocratie militante. Forgée à la fois de manière rétrospective en réaction au régime nazi et de manière prospective face à la menace soviétique présente en 1949, elle postule le fait que la Constitution, en tant que texte prévoyant l'organisation des pouvoirs et la garantie des droits fondamentaux, doit prévoir les outils nécessaires à sa préservation vis-à-vis de forces politiques souhaitant remettre en cause les valeurs substantielles qu'elle contient. La mise en uvre de cette démocratie militante par le déclenchement de ces outils de défense constitutionnelle peut ainsi conduire à restreindre la portée de certains droits ou libertés politiques, pourtant essentiels au bon fonctionnement d'un régime démocratique (liberté d'expression, de manifestation, d'association). Ces mesures inédites peuvent apparaître comme radicales voire même antilibérales et antidémocratiques pour certains, puisque l'on porte atteinte au rôle des partis politiques, comme piliers de la démocratie libérale. La Loi fondamentale allemande du 23 mai 1949 matérialise principalement cette tension au sein de son article 21. Si l'alinéa 1er prévoit le principe de liberté en matière de création des partis politiques, garantissant ainsi l'existence du pluralisme démocratique, l'alinéa suivant de ce même article envisage toutefois la possibilité d'une interdiction, par la Cour constitutionnelle fédérale, de partis ayant pour objectif de remettre en cause voire de supprimer « l'ordre fondamental démocratique et libéral », illustrant par là-même l'attachement apportée par le droit constitutionnel allemand, à l'idée de démocratie militante. Face à ce nouveau défi auquel est confrontée la démocratie de manière globale, il apparait donc utile de s'interroger sur l'adéquation du concept de démocratie militante face à des partis politiques qui n'empruntent pas les codes du fascisme mais ceux de la démocratie dite « illibérale » ou du populisme dont le programme et ses effets aboutissent au final à une remise en cause profonde de l'ordre constitutionnel établi, des équilibres démocratiques, et de l'Etat de droit, pouvant entrainer le basculement vers un régime autoritaire.