Les machines à voter, ou urnes électroniques, sont désormais des figures proéminentes de la vie publique en Afrique : les majorités parlementaires les invoquent pour promouvoir des politiques modernistes ; les oppositions les accusent de s'en servir pour pirater les bases de données électorales au profit de chefs d'État élus par ordinateur ; les citoyens, désormais experts en ingénierie du vote, réclament l'ouverture des serveurs pour dévoiler la vérité électorale, critiquent les choix des fournisseurs, tout en se demandant si les opérateurs respectent leur souveraineté numérique. Au Kenya, au Sénégal, l'élection du chef de l'État se déroule dans le contexte d'une démocratie technique singulière, inexplorée par les études sociales des sciences, dont la spécificité est d'inscrire les débats sur les technologies de l'informatique dans le cadre de la fabrique de la démocratie parlementaire. Que nous apprend l'inflation des outils, des métiers et des industries numériques sur l'autorité politique, sur sa relation à l'autorité technique, et sur l'exercice du pouvoir en postcolonie ? À l'intersection entre les STS, les études africaines et de la sociologie du vote, cette thèse rend compte d'une relation étroite entre les pratiques de la démocratie postcoloniale et le développement des industries numériques mondiales. Loin de n'être que le produit d'une évolution de l'administration du vote, le vote électronique se construit parallèlement à la massification de la citoyenneté et des pratiques électorales après les Indépendances, à travers une valorisation industrielle de la participation populaire. La thèse s'appuie sur une enquête comparative conduite de 2017 à 2022 et portant sur la numérisation du vote au Kenya et au Sénégal. Je me base sur a) deux terrains de recherche au cours des élections présidentielles de 2017 (Kenya) et de 2019 (Sénégal), observant aussi bien la scène du débat politique que les coulisses du travail de production technique des institutions électorales ; b) un corpus d'entretiens avec soixante-treize personnes impliquées dans l'organisation du vote et de la biométrie électorale en Afrique depuis les années 1970 : ingénieurs informaticiens africains et occidentaux, acteurs d'entreprises de biométrie, responsables d'agences de coopération au développement ; sur une collecte de documentation (lois électorales, presse, documents industriels) couvrant l'histoire industrielle des technologies électorales. La thèse apporte trois résultats majeurs : le premier illustre la longue durée de la gouvernance informatique au Kenya et au Sénégal. Loin d'être une innovation de notre siècle, elle a émergé dans les années 1960 et 1970, avec l'arrivée des ordinateurs dans les administrations publiques du monde entier. Apparue en même temps que les indépendances, la gouvernance informatique s'inscrit dans la continuité des formes transnationales de gouvernance de l'État, des populations et du politique. Le deuxième résultat montre comment les problèmes électoraux, conçus comme locaux, sont étroitement liés aux pratiques d'intervention internationale par le biais de l'informatique. La biométrie au Sénégal et la transmission électronique des résultats électoraux au Kenya sont deux produits du marché et deux modèles de démocratie, hégémoniques et voyageurs, élaborés entre le champ électoral local et la sphère internationale de l'aide au développement et à la démocratisation. Loin d'être un instrument de pacification électorale, le troisième résultat montre que l'informatique est une dimension clef des violences politiques. Déjà mobilisées lors des élections les plus controversées de l'histoire des pays étudiés (1980-1990) et déjà présentes lors des violentes émeutes post-électoraux de 2007 au Kenya, l'informatique électorale apparaît comme un instrument de centralisation du pouvoir, de gouvernance de l'opposition et de pérennisation du pouvoir, tant national que transnational.