Comment prend-on soin des personnes âgées en Martinique, territoire considéré comme le plus vieillissant de France ? Loin des représentations stéréotypées et des puissants discours politiques et moraux qui idéalisent l’esprit de solidarité ancestral des sociétés antillaises envers les aîné.es, la thèse constate et analyse une « crise du care » (Fraser, 2020), à l’intersection entre héritage de normes morales et culturalistes, racialisées et genrées, historiques et structurantes, appauvrissement des familles, crise de l’emploi et émigration massive répondant à des schémas nationaux volontaristes ou spontanés. Dans cette ancienne colonie devenue département français en 1946, comment les solidarités intergénérationnelles, les politiques publiques et les services marchands s’articulent-ils pour favoriser des arrangements permettant à ses membres âgés de finir leur vie dignement, dans le sillage des orientations nationales, tout en tenant compte des particularités locales ? À partir d’une enquête sociologique multi-située, financée par la Collectivité Territoriale de Martinique dans le cadre d’une convention CIFRE, cette thèse propose une sociologie de l’État « par le bas ». D’un côté, une immersion ethnographique au sein des services sociaux de la collectivité examine la mise en œuvre de la politique de maintien à domicile en direction des personnes âgées du territoire. De l’autre, les témoignages de différentes familles mettent en relief les contraintes spécifiques avec lesquelles celles-ci sont amenées à composer : la coexistence de normes de care difficilement compatibles entre elles, la grande distance géographique des membres de plus en plus nombreux à avoir quitté le territoire, la pauvreté économique et le développement ambivalent d’un système de marchandisation subventionné des relations de soin. L’analyse met en évidence l’intensification d’un paradoxe socio-reproductif résultant et témoignant d’un « extractivisme » colonial et capitaliste des capacités socio-reproductives et de care des Martiniquai.ses, et de l’inachèvement du processus d’égalisation entamé avec la départementalisation. Dans le même temps, l’ethnographie montre que la crise est atténuée par les politiques publiques qui se développent progressivement, et surtout par le travail que déploient les femmes de l’entourage familial, les travailleuses à domicile, ou encore les agentes des administrations sociales. Pour colmater les brèches de systèmes familiaux et institutionnels de care sous tension, elles « bricolent » avec des normes disparates, des ressources matérielles limitées, des dysfonctionnements bureaucratiques, des temporalités désynchronisées et des discontinuités territoriales, participant ainsi de la recomposition des régimes de care.