L'idée de l'organisation juridique de l'entreprise par le droit des sociétés n'a pas toujours sonné comme une évidence. Considérée à l'aube de l'adoption du Code civil en 1804 comme un contrat prolongeant l'activité des personnes physiques qui la composent, la société s'est construite au cur de la période moderne dans l'ignorance apparente de l'entreprise. Du moins en théorie, le droit des sociétés s'est alors contenté d'édicter des structures neutres et formelles, aveugles à l'activité sous-jacente qu'il n'avait pas vocation à organiser. Pourtant, l'article 1832 du Code civil assignait depuis l'origine un but lucratif à la société. Cet objectif rejoint fondamentalement celui de l'entreprise, entendue comme une entité à but lucratif exerçant une activité économique. Certains auteurs, témoins de l'importance prise par l'entreprise au moment du développement de l'économie de marché dans les années 1970, ont dès lors révélé les liens étroits existants entre le droit des sociétés et l'entreprise. Peu à peu, la société, envisagée sous le prisme, non plus de sa seule nature juridique, mais aussi de sa fonction économique voire politique, est devenue ainsi une technique assumée d'organisation juridique de l'entreprise. En effet, l'entreprise ne saurait jouer son rôle d'entité socio-économique et déployer utilement son activité sans que le droit ne lui confère les outils nécessaires pour cela, au premier rang desquels figure la société. Sous l'impulsion de la doctrine et du législateur lui-même, le droit des sociétés apparaît alors plus que jamais comme la terre d'accueil idéale pour l'entreprise. D'ailleurs, suivant le rythme de l'évolution de l'entreprise et de ses représentations au fil des ans, cette terre d'accueil a peu à peu diversifié ses propres mécanismes organisationnels et ses propres logiques régulatrices. Longtemps axé sur les besoins de l'entreprise traditionnelle et sur la régulation de ses rapports internes, le droit des sociétés se préoccupe désormais de finalités d'intérêt général et s'efforce de réguler les effets externes de l'activité économique. Pour autant, le droit des sociétés fait aujourd'hui cohabiter malhabilement ses logiques originelles et contemporaines, poursuit des objectifs parfois contradictoires et peine donc à saisir l'entreprise dans toute sa complexité. Ces difficultés brouillent notablement la cohérence de la matière et désorientent ses acteurs, aucun des multiples objectifs du droit des sociétés n'étant finalement relayé de manière satisfaisante. Sa fonction de technique d'organisation juridique de l'entreprise s'en trouve elle-même affaiblie de la sorte. Puisant aux ressorts de la théorie de l'entreprise et d'une analyse de droit économique, cette étude aura précisément pour ambition de rétablir (lorsque cela est nécessaire) la cohérence du droit des sociétés et sa puissance organisationnelle. En particulier, une conception renouvelée et plus ouvertement assumée de l'entreprise, envisagée tant comme un centre d'intérêts collectifs que comme une entité exerçant une activité économique, pourrait permettre au droit des sociétés de mieux organiser l'entreprise et partant, de retrouver son unité perdue.