Contexte : En France, une proportion importante des décès a lieu en réanimation et fait suite à des décisions de limitation et arrêt des traitements (LAT) au titre du refus de l'obstination déraisonnable. Ces décisions médicales sont encadrées par des dispositions législatives visant, avant tout, à mettre le principe de respect de l'autonomie du patient au centre de la réflexion. Dans ce processus décisionnel, le législateur n'a accordé aux proches qu'un rôle consultatif, alors même qu'ils sont le plus souvent le seul recours pour porter la voix des patients incapables de s'exprimer. Dans ce contexte, la problématique des conflits entre médecins et proches durant les décisions de LAT autour de la qualification de l'obstination déraisonnable semble prendre de l'ampleur. Quels sont les enjeux des interactions entre équipes médicales et proches au cours des décisions de LAT en réanimation ? Comment les appréhender ? Comment les résoudre ? Méthodes : Après une analyse de la littérature mettant en lumière les éléments médicaux, historiques, sociétaux et juridiques ayant conduit à la naissance et l'amplification de cette problématique, ce travail s'est appuyé sur une démarche empirique en plusieurs temps : une étude qualitative par entretiens semi-directifs auprès de médecins réanimateurs ; une analyse des situations les plus critiques de conflits judiciarisés ; puis une mise en parallèle des modèles français et américain, a priori conceptuellement opposés sur la place accordée aux proches dans la prise de décision. Résultats : La première étude nous a permis de dresser les contours du modèle décisionnel français. Les décisions de LAT sont apparues comme pensées par les médecins selon une trajectoire pour le patient anticipée dès son admission, et dont le médecin se porte garant. Lorsqu'il s'agit d'envisager une décision de LAT, des stratégies sont mises en place par les équipes médicales au sein d'un « huis clos médical » pour tenter de se protéger de l'incertitude ambiante en réanimation, de se mettre à l'écart de la subjectivité des proches, et de minimiser leur propre subjectivité. A l'issue de la délibération néanmoins, les interactions avec les proches semblent primordiales pour valider la décision et alléger son poids moral. Malgré ces stratégies, la deuxième étude a alors mis en avant certaines difficultés croissantes à maintenir un équilibre fragile. L'analyse de la jurisprudence nous a permis d'identifier deux enjeux majeurs des interactions médecins-proches : d'une part une demande des proches, dans certaines situations, en particulier lorsque l'incertitude médicale et pronostique apparaît grande, à être écoutés, entendus et éventuellement à prendre part à la décision ; d'autre part le fait que la qualification de l'obstination déraisonnable ne peut avoir une définition exclusivement médicale et comporte nécessairement une composante subjective. Enfin, la dernière étude visait à se questionner sur l'opportunité d'envisager notre modèle décisionnel différemment. En comparant les modèles français et américain, nous avons mis en avant des difficultés éthiques convergentes que nous avons appelés des éléments « structurants » des décisions de LAT et des interactions médecins-proches. Conclusions : Ces études empiriques nous ont conduits à envisager le concept d' « éthique de l'incertitude et de la subjectivité » dans le cadre des décisions de LAT en réanimation. Une telle éthique aurait pour but de mettre au centre de la délibération, l'incertitude, les doutes et la subjectivité des médecins et des proches. Cette démarche viserait à ce que médecins et proches s'engagent dans une forme de co-responsabilité de la décision où ils se reconnaitraient mutuellement et réciproquement, chacun à leur place, responsables de privilégier une décision éthiquement acceptable pour le patient, plutôt qu'une autre, au risque d'exposer les uns ou les autres à un « résidu moral ».