L'un des enjeux centraux de ce projet de thèse consiste à comprendre comment un problème d'ordre politique, culturel et social accède au statut de problème juridique. Dans le monde du droit, le problème juridique trouve sa solution par l'assignation d'une qualification qui consiste à prendre en considération un élément - fait brut, acte, règle - à l'origine du problème, et à « le faire entrer dans une catégorie juridique ». La catégorie juridique est « la matière élémentaire » du raisonnement juridique supposant la mise en relation d'un ensemble de situations factuelles d'un côté, et d'un ensemble de règles formant un régime juridique de l'autre. Parmi les catégories juridiques qui fondent la manière dont les juristes conçoivent le réel, on compte les choses, les personnes, les biens... Or, la catégorie juridique liée à l'enjeu des droits de la nature n'est à, ce jour, pas encore clairement nommée. Pour autant, le mouvement des droits de la nature a déjà commencé à bousculer ces catégories, notamment à travers la proposition doctrinale visant à attribuer la personnalité juridique à certaines entités naturelles. La personnalité juridique octroyée aux entités naturelles, s'étant imposée comme l'une des réponses doctrinales les plus fréquentes, ambitionne de faire de la nature un sujet de droit à part entière, et participe d'un mouvement de reconnaissance symbolique et ontologique. Pour autant, cette transposition se heurte au fonctionnement technique de la personnalité juridique, et ne permet ainsi donc pas une traduction dans le langage cible, celui de « l'autre monde » qu'est le droit. Ce questionnement impose de déplacer le regard depuis les contenus idéologiques ou axiologiques vers ce que Yan Thomas nomme « les opérations techniques du droit » - c'est-à-dire les processus intellectuels par lesquels le droit se réalise concrètement. L'exemple paradigmatique d'une telle opération est la qualification juridique : une opération intellectuelle dont la finalité est l'application du droit à un élément donné. Cette opération technique participe ainsi directement à la formation des catégories juridiques. Trop souvent reléguée à l'arrière-plan en raison de sa familiarité, ce savoir technique tend à devenir invisible pour les juristes eux-mêmes. En en faisant un objet d'étude à part entière, il s'agit de dévoiler les pratiques épistémiques par lesquelles les juristes assurent l'effectivité et l'opérativité du droit. En raison du cadre théorique choisi, l'intérêt central du problème devient méthodologique (et non politique). Il consiste, en ce sens, à interroger la formation prospective d'une catégorie adéquate en matière environnementale pour théoriser les droits de la nature. Il s'agit ainsi d'interroger le droit prospectif, non celui qui devrait être mais celui qui pourrait être au sens qui respecterait au mieux l'économie et la cohérence du système juridique. Il s'agira ainsi d'interroger les processus de formation des catégories juridiques, en envisageant notamment des comparaisons entre différentes catégories afin d'explorer les formalisations possibles - ou au contraire impossibles - de cet objet extra-juridique. La formalisation des catégories juridiques est donc loin d'être naturelle. Elle exige au contraire une réflexion aigue sur les règles qui président à cette élaboration, en outre, sur les opérations du droit. C'est tout l'intérêt du projet de recherche présenté qui se situe à la croisée de la théorie juridique et du droit de l'environnement.