Inspirée par des travaux récents d'analyse discursive de l'action publique, cette thèse centre son analyse sur un objet original, l'activité interprétative des cadres publics chargés de la mise en œuvre d'un programme d'actions environnementales. L'interprétation désigne ici l'ensemble des procédés que mobilisent les agents pour produire simultanément une séquence d'action et sa signification. Elle s'appuie sur un travail administratif de production et de légitimation de liaisons référentielles entre des concepts d'action publique et des interventions techniques localisées.Empruntant également une partie de son cadre théorique aux sociolinguistes, elle approche cet objet à travers l'étude de la carrière de l'expression « Solutions Fondées sur la Nature » (SFN), qui circule dans l'interdiscours administratif des politiques environnementales depuis une dizaine d'années. Elle explore la constitution progressive du contenu doxique de ce concept ainsi que les effets de son interprétation en actes par une coalition d'acteurs nationaux, dans le cadre d'un programme dit de « démonstration » mené par l'Office Français pour la Biodiversité et ses partenaires. L'approche et les cas d'études choisis permettent de sortir des modèles classiques de compréhension des sites de démonstration comme des living lab, niches expérimentales servant d'étapes sur la trajectoire de changement d'échelle d'innovations, pour considérer plutôt le travail de production culturelle de la signification de l'environnement dans l'espace public.La thèse montre le rôle de l'invention et de la mise en circulation de « SFN », en tant que formule (A. Krieg-Planque), dans la construction progressive d'un énoncé de solution faisant de la « nature » un adjuvant instrumental de l'action publique. Celle-ci a permis une cascade de recouplages (P. Zittoun), jusqu'au niveau local, entre des techniques d'ingénierie écologique déjà éprouvées et un problème public occupant le centre de l'agenda politique environnemental, la question climatique.Elle montre également qu'en combinant des praxèmes (J. Brès), briques de construction discursive rendues disponibles par la sélection de certains motifs (G. Bouleau), les cadres intermédiaires peuvent composer des coalitions interprétatives, dont la cohésion est d'abord fondée sur la mutualisation d'opportunités et de contraintes sémantiques communes. Les acteurs du programme démonstrateur ne partagent pas nécessairement des objectifs, des intérêts, ou des croyances, mais un ensemble de contraintes descriptives liées à l'impératif d'emploi d'un même motif, la « solution fondée sur la nature », pour donner sens à leur action. La cohésion et la force de ces coalitions interprétatives reposent sur leur capacité à produire non pas des projets multifonctionnels, mais des dispositifs polysémiques.De ce point de vue, l'enquête a révélé l'existence de marges de manœuvre interprétative certaines, mais qui demeurent assez peu utilisées par les agents observés. Malgré certaines formes de créativité dans la construction en actes du sens de la formule SFN, des contraintes sémantiques fortes sont adoptées volontairement et a priori, sur la base du prédiscours normatif accompli au préalable par des acteurs extérieurs à la coalition. L'auteur de cette thèse y voit l'effet d'asymétries dans la capacité des différents échelons à contrôler le sens de l'action locale, liées à l'utilisation d'instruments tels que les appels à projets, et aux représentations de la gouvernance par les acteurs eux-mêmes.La thèse conclue donc à la nécessité de réévaluer la contribution à l'analyse de l'action publique de l'étude du travail sémantique accompli au quotidien par les agents administratifs. De la capacité d'un motif à faire sens pour les cadres intermédiaires publics qui le mobilisent dépendrait ainsi son parcours ultérieur et sa faculté à produire des effets dans le cadre politiques publiques qui l'emploient.