Lorsque l'ingénieur-informaticien de la Silicon Valley Curtis Yarvin, lecteur attentif et enthousiaste de l'école autrichienne (Mises, Hayek, Rothbard, Hoppe) et de la tradition réactionnaire (Filmer, de Maistre, Carlyle, Kuehnelt-Leddihn), ouvre en 2007 le blog Unqualified Reservations sous le pseudonyme « Mencius Moldbug » afin d'entamer le chantier d'une nouvelle idéologie, celui-ci est encore loin de se douter qu'il est entrain de donner naissance à l'un des mouvements intellectuels les plus importants de l'extrême-droite de ce début de XXIème siècle, un mouvement qui fut baptisé « néoréaction », et auquel se joignirent rapidement les talents du pionnier de l'accélérationisme Nick Land, dont le matérialisme libidinal et machinique d'inspiration bataillienne, deleuzo-guattarienne et lyotardienne lui valurent une renommée controversée à Warwick dans les années 90, et une postérité influente aux marges de la philosophie continentale contemporaine. Cette néoréaction, les commentateurs et analystes de l'extrême-droite ont eu tendance jusqu'à présent à la négliger en faveur de l'alt-right. Pourtant, c'est bien elle qui se retrouve désormais au centre de l'actualité, alors que le vice-président des États-Unis J. D. Vance revendique ouvertement de l'influence de la pensée de Yarvin, et que l'on remarque une ressemblance troublante entre les recommandations stratégiques de ce dernier et les politiques mises en place par la seconde administration Trump. Le temps est dès lors venu de prendre les néoréactionnaires au sérieux, et de se pencher sur leurs textes, leurs concepts, et leurs théories. Or, que découvrons-nous à leur lecture? Qu'en dépit des apparences, la néoréaction est un mouvement fondamentalement libéral, qui émerge des échecs respectifs du libertarianisme et du néolibéralisme, afin d'en tirer les leçons nécessaires à la renaissance d'un authentique libéralisme pour notre époque, inspiré du triomphe des modèles chinois, hongkongais et singapouriens. Sous la forme de la philosophie politique « patchwork-néocaméraliste » de Yarvin, les néoréactionnaires nous proposent de « rebooter » notre système actuel afin de le dé-politiser entièrement par une suppression des droits positifs et démocratiques au profit d'une économie fondée sur la seule reconnaissance du droit à l'« Exit », à travers la fragmentation géopolitique, la multiplication des micro-États, et leur mise en compétition panarchiste, encourageant ainsi un hyper-capitalisme débridé. Yarvin entreprend parallèlement de faire la généalogie cladistique de l'Amérique, de son émancipation révolutionnaire jusqu'à Obama en passant par le New Deal, pour y déceler l'apparition tacite d'un dispositif devenu hégémonique, progressiste et universaliste, qu'il nomme la « Cathédrale », émanation de son héritage religieux puritain. S'il s'avère réellement que la néoréaction nous démontre qu'un libéralisme d'extrême-droite est à la fois concevable et cohérent, alors cela nous pose des questions importantes sur la nature du libéralisme. En effet, les néoréactionnaires nous rappellent que les libéraux n'ont pas toujours été par le passé des alliés de l'égalité de la démocratie, et ceux-ci puisent leurs idées élitistes, aristocratiques et racistes dans ses racines oubliées et abandonnées: le discours sur les races (remis au goût du jour comme « biodiversité humaine » par des biologistes héréditaristes et racialistes), le malthusianisme, le social-darwinisme et l'eugénisme. Loin de proposer une doctrine archaïque, ce sont alors des Lumières sombres (« Dark Enlightenment »), c'est-à-dire des Lumières alternatives et une autre modernité, futuriste, sinophile, technophile et tournée vers l'exploration spatiale qu'ils nous proposent, une modernité qui embrasserait les domaines occultes du savoir et de la science que la gauche refuse obstinément de reconnaître. Étudier la néoréaction, c'est donc également interroger le libéralisme lui-même, et les limites de son pluralisme et de son humanisme.