Cette thèse examine l’agentivité des pays dits entre-deux au sein du voisinage partagé de l’Union européenne (UE) et de la Russie, considérés comme des sujets pris entre deux centres hégémoniques régionaux concurrents. Elle offre une nouvelle perspective sur ces acteurs, s’affranchissant de la tendance dominante en Relations internationales (RI) qui les représente comme de simples objets entre les mains des puissances régionales. Depuis le début des années 2000, l’UE et la Russie se sont engagées dans une compétition croissante dans leur voisinage partagé, chacune développant ses propres initiatives régionales visant à inclure les pays de l’entre-deux. Les différents aspects de cette compétition et les contraintes qu’elle impose à ces pays ont largement été couverts. Néanmoins, nous en savons peu sur la manière dont ces derniers peuvent transformer cette position apparemment inconfortable en ressource pour exercer leur agentivité. La question centrale de cette thèse est de savoir comment ces pays construisent leur subjectivité à partir de leur situation d’entre-deux et en font une source de pouvoir constitutif dans le cadre de leur politique étrangère. Sur le plan théorique, cette thèse élabore un cadre inspiré d’un agenda postcolonial qui vise à donner la parole aux acteurs subalternes pris dans des structures hiérarchiques. Elle explore l’agentivité à travers le prisme de la liminalité, en dialogue avec l'(in)sécurité ontologique, qui peut soit favoriser soit perturber l’agentivité. Méthodologiquement, elle repose sur une approche poststructuraliste de l’analyse du discours. Elle examine les réarticulations du discours dominant sur l’identité et la politique étrangère autour d’événements clés, à travers l’étude de documents de politique étrangère et d’entretiens semi-directifs. Empiriquement, la thèse se concentre sur deux pays du voisinage partagé : l’Arménie et la Géorgie, entre 2008 et début 2024. Les pays de l’entre-deux sont ici considérés comme des acteurs liminaux, dans une position de sujet imposée par les centres – l’UE et la Russie – et caractérisée par l’ambivalence. Après avoir examiné les pratiques d’altérisation de l’UE et de la Russie qui créent des espaces de liminalité dans leur voisinage, cette thèse explore comment la Géorgie et l’Arménie articulent leur Soi liminal et en tirent une forme d’agentivité. Elle étudie également comment cette articulation évolue en lien avec les changements dans leur discours Soi/Autre. Pour chaque cas, nous analysons comment l’agentivité peut être renforcée ou perturbée lors de moments de déstabilisation de leur récit d'(in)sécurité ontologique. Pour finir, les découvertes sur l’Arménie et la Géorgie sont discutées comparativement, mettant en lumière l’interaction entre liminalité, (in)sécurité ontologique et agentivité. L’analyse de l’Arménie et de la Géorgie montre comment ces pays parviennent à exercer une agentivité en se situant aux marges de deux ordres concurrents. Cela se manifeste à travers l’articulation d’identités de rôle impliquant des effets reproducteurs et subversifs sur les structures hégémoniques, ainsi que des représentations clivantes ou liantes de leur environnement régional. L’agentivité des pays de l’entre-deux opère à travers ses interactions avec les Autres, dont la reconnaissance est essentielle pour maintenir un sentiment de stabilité et une capacité d’agir. Bien que l’identité ne soit pas figée et qu’elle passe par des processus de réarticulation pour s’adapter et restaurer un sentiment de stabilité, nous soutenons que ni l’indétermination, ni l’anxiété n’empêchent ces pays d’exercer leur agentivité. Même si certaines contraintes peuvent devenir plus paralysantes que d’autres. Cette recherche contribue ainsi à une tendance croissante en RI : accorder une plus grande attention aux voix spécifiques et à l’agentivité du voisinage de l’UE et de la Russie, tout en s’écartant des visions hégémoniques eurocentriques et russo-centriques de cet espace.