L’étude propose une généalogie juridique de l’emploi de la force armée de terre (exclusion de la gendarmerie) sur le territoire métropolitain, en identifiant sa mission juridique assignée par l’État à l’aube de la Révolution française, et d’observer l’évolution des cadres d’emploi : la réquisition civile d’une part, et l’état de siège d’autre part. Dans les faits, malgré les idéaux républicains de 1789 opposés à tout engagement de l’armée à l’intérieur, les cadres juridiques sont rapidement déformés. Ainsi, l’état de siège finit par devenir une technique politique abstraite, et la réquisition est largement employée à d’autres fins que l’extrême et temporaire urgence. Après une sensible confusion des deux cadres par le biais de plans de protection au fil du XXe siècle et le tâtonnement vers l’adoption d’un droit de la défense global (sans considération de guerre ni de paix), c’est la guerre d’Algérie qui efface définitivement la frontière politique et juridique entre ces deux types d’emploi, dont l’un sanctionnait le droit de la répression intérieure en temps de paix, et l’autre celui de la lutte à mort en temps de guerre. Durant le conflit, l’armée « maintient l’ordre » sur fondement de pouvoirs spéciaux et de délégations exceptionnelles de pouvoirs de police, identifiables dans les archives, en contournant parfaitement la voie de l’état de siège. La Ve République entérine ce droit d’exception dans son droit commun, conserve cette confusion juridique entre la paix et de la guerre, entre la réquisition et la délégation de pouvoirs civils, et offre alors aujourd’hui un cadre d’engagement militaire intérieur particulièrement ambigu et souple. Une critique s’impose, s’agissant d’une part de ce franchissement juridique à peine avoué, et d’autre part de la doctrine contemporaine qui souhaite s’affranchir de la distinction classique entre police et armée, entre paix et guerre, au nom d’une sécurité mondialisée et totale.