Le 20 octobre 2022, Le Figaro diffusait un live intitulé « Wokisme : comment la théorie du genre a infiltré les écoles et l’éducation nationale ? ». Ce titre illustre un myriade d’articles, d’éditoriaux et de dossiers que la presse de droite consacre à ce qu’elle perçoit comme un endoctrinement caché des élèves à des théories jugées trop à gauche. Cet intérêt n’est pas nouveau, il change d’expression selon les contextes. En 2014 les ABCD de l’éducation étaient leur cible. Autour de 2020, on attaquait l’écriture inclusive. Depuis fin 2024, il s’agit des cours d’éducation à la vie affective, accusés de sensibiliser à « la » « théorie du genre ». La droite n’est pas la seule à se plaindre. De l’autre côté de l’échiquier politique, on déplore le retrait de l’exercice à l’esprit critique, la disparition de certaines notions ou certains chapitres importants des programmes comme celui sur l’Ecole en SES. À cela viennent s’ajouter des inquiétudes sur la baisse du niveau scolaire, le manque de culture économique des jeunes, leur exposition aux réseaux sociaux et aux fake news. Ces reproches, d’un côté comme de l’autre, touchent peut-être à la crainte que la concurrence de l’offre politique soit faussée, qu’un camp gagne les esprits des futurs électeurs ou qu’au fond, nous ne soyons plus une démocratie, faite de citoyens libres et éclairés.
Au milieu de cette bataille, les enseignements de sciences humaines et sociales nous semblent moins à l’abri que les autres. Si les disciplines comme les sciences économiques et sociales (SES), l’histoire-géographie-géopolitique-sciences politiques (HGGSP) ou la philosophie visent la formation de citoyens autonomes intellectuellement, elles mobilisent des cadres théoriques distincts, parfois en débat, et plus facilement « malléables », augmentant les risques de suspicion à l’endoctrinement, et peut-être, d’endoctrinement réel. Ce constat interroge le rôle des enseignants dans la formation politique des élèves.
Les travaux récents sur la socialisation politique en milieu scolaire (Douniès, 2019 ; Massei, 2022 ; Poulain, 2022) tendent à montrer que l’école contribue davantage à la reproduction des inégalités qu’à leur dépassement. Ils soulignent le poids des dispositions familiales dans l’accès aux outils d’interprétation du monde social et la retenue fréquente des enseignants sur les sujets politiques, en particulier parmi les femmes. Ces recherches, souvent fondées sur des enquêtes ethnographiques, peinent cependant à saisir les trajectoires atypiques de politisation ou de conversion idéologique. Or, de jeunes adultes interrogés dans une enquête qualitative menée en amont de ce travail (pour mon mémoire de master) ont évoqué l’influence décisive de certains enseignants engagés, capables de leur transmettre une grille de lecture sensible aux rapports de domination.
Ce projet propose d’interroger les effets politiques de l’enseignement des SHS en partant d’abord des enseignants eux-mêmes : comment articulent-ils leur engagement (ou leur absence d’engagement) à leurs pratiques pédagogiques ? Quel est leur rapport au cadre institutionnel, dans un contexte où ils sont à la fois détenteurs d’un savoir disciplinaire et cadres exécutants d’un service public (Garcia, 2023) ? En explorant ces tensions, l’objectif est de mieux comprendre dans quelles conditions les enseignants peuvent (ou non) participer à la politisation des élèves, et ce que cela dit des rapports entre école, savoirs et démocratie. Nous souhaitons également aller voir du côté des élèves : quel rapport ont-ils aux enseignements de SHS ? Comment ces enseignements affectent-ils leur politisation ? Comment entrent-ils en interaction avec les autres instances de socialisation des élèves ?