L’objet de cette thèse est l’étude du gouvernement politique et économique des départements français d’outre-mer (DOM). Dans une perspective analytique se plaçant au niveau méso-économique d’une filière agro-industrielle, les mécanismes politiques déterminant le gouvernement multi-échelle de trois territoires « ultrapériphériques » intégrés à l’Union européenne (la Martinique, la Guadeloupe et La Réunion) sont révélés à partir de l’examen des politiques de financement et de régulation de leur agro-industrie « canne-sucre-rhum ». Cette dernière est souvent présentée comme un secteur « non rentable », du fait d’un déficit de compétitivité impossible à combler dans l’économie globalisée. Pourtant, les financements nationaux et européens à destination de cette filière intégrée au marché communautaire sont constamment reconduits par les pouvoirs publics. Comment expliquer la reproduction d’une telle politique agro-industrielle dans l’économie politique européenne ? A partir d’une sociologie politique attentive aux jeux d’acteurs multi-échelles, la thèse met en lumière l’existence d’une alliance objective entre élites administratives, économiques, et politiques – qualifiée d’élite programmatique – comme la principale variable explicative de la reproduction des instruments de régulation de l’agro-industrie. En s’appuyant sur une enquête sociologique multi-située, une recherche sur archives, et des méthodes qualitatives, la thèse retrace et met au jour le travail politique discursif et relationnel de cette alliance élitaire dans l’institutionnalisation et la reproduction des instruments de financement et de régulation de l’agro-industrie canne-sucre-rhum des DOM. La première partie caractérise d’abord les processus bureaucratiques de gouvernance de l’agriculture ultramarine, à la fois à l’échelle de l’Etat central et à l’échelle de l’Union européenne. La deuxième partie analyse ensuite de manière comparative les jeux d’acteurs territoriaux sur lesquels reposent les compromis productifs postcoloniaux, avant de documenter le travail politique déployé par l’élite programmatique dans la défense des débouchés agroindustriels à l’échelle européenne. Enfin, la troisième partie de la thèse évalue les effets de deux nouveaux objectifs de politiques publiques contemporains sur la politique agricole ultramarine : la transition agroécologique et l’autonomie alimentaire. Ainsi, à partir d’une étude sectorielle du gouvernement des DOM, la thèse contribue à la fois à la sociologie de l’Etat français et à la sociologie de l’Union européenne, en nourrissant les débats théoriques sur les alliances élitaires public-privée et la production des politiques économiques. Elle alimente également les réflexions sur les déterminants institutionnels de l’économie politique territoriale et communautaire, en insistant sur leurs dimensions relationnelles et cognitives.