Depuis la fin des années 1990, la production de données sur les personnes sans domicile s'est intensifiée et diversifiée avec la multiplication des dispositifs d'aide publics et associatifs. Cette diversification révèle des divergences conceptuelles mais aussi des conflits d'intérêts entre acteur·ices des champs politique, associatif et scientifique, chacun poursuivant des objectifs distincts (Brousse, 2005 ; Loison, 2010). Si les catégories, de la vulnérabilité résidentielle au sans-abrisme strict, sont choisies pour des raisons spécifiques, l'expansion des dispositifs, la division du travail et la rationalisation de l'activité tendent aussi à en diluer les intentions premières. Dans un contexte de saturation des dispositifs d'accueil, d'hébergement et d'insertion, les pratiques de production des données deviennent elles-mêmes des enjeux politiques, influençant la visibilité ou l'invisibilité des personnes concernées et orientant les politiques publiques. Ce projet de thèse vise à analyser les processus de construction, de négociation et d'application des catégories statistiques du sans-domicilisme (Loison, 2023) par les acteur·ices institutionnel·les et de terrain. Il s'agit d'interroger la manière dont les choix méthodologiques, institutionnels et politiques façonnent la production des données. Plus encore, il s'agira de porter une attention particulière aux perceptions individuelles et à l'impact des pratiques à petite échelle, envisagées comme produits des environnements institutionnels et politiques. L'enquête s'intéressera donc à la fois aux définitions officielles privilégiées et aux perceptions individuelles lors du recueil, de l'analyse et de la diffusion des données. S'inscrivant dans la continuité des travaux d'Alain Desrosières sur la sociologie de la quantification, et prolongeant les observations de Cécile Brousse sur les controverses autour de l'harmonisation européenne des outils statistiques de mesure du sans-abrisme, ce projet propose une immersion dans différents dispositifs pour analyser les perceptions et les pratiques individuelles au sein des structures de production de données. La méthodologie adoptée reposera sur deux axes complémentaires, dans une logique d'approche en entonnoir, allant de l'échelle macro à l'échelle micro. Tout d'abord, une analyse socio-historique comparée portera sur l'évolution des dispositifs de quantification en France et en Europe. L'analyse visera à comprendre comment les contextes nationaux influencent les définitions officielles du sans-domicilisme. Dans un second temps, une ethnographie multi-située sera conduite dans différents contextes français. Il s'agira d'étudier la production des données au plus près du terrain, en mettant en lumière les mécanismes de standardisation. L'analyse portera notamment sur la manière dont les situations marginales au regard du logement sont interprétées et catégorisées à différents niveaux de la chaîne de production statistique. Cette étape se situe à l'intersection de la sociologie de la quantification, l'ethnographie de laboratoire, la sociologie des institutions et de l'activité administrative. Mon expérience professionnelle au sein d'observatoires locaux et mes liens avec les acteurs et actrices varié·es me permettront un accès privilégié aux terrains, tout en réalisant un travail réflexif rigoureux sur mon propre positionnement. L'analyse des dynamiques d'objectivation statistique visera à observer comment, au-delà des finalités politiques et économiques des institutions, les pratiques professionnelles, les arbitrages quotidiens, et les rapports de pouvoir internes aux institutions influencent la construction des chiffres. Les conclusions de cette recherche permettront de formuler des recommandations pour une production de données plus éthique, mieux adaptée aux réalités sociales vécues par les personnes sans domicile, et plus cohérente avec les contraintes des équipes de terrain.