Deux phénomènes récents illustrent de manière particulièrement éclairante les ambivalences et les conséquences de la dénonciation à l'ère des transitions numériques : Le mouvement #MeToo, né sur les réseaux sociaux, a mis en lumière l'importance du numérique comme espace de libération de la parole, tout en suscitant un débat profond sur les équilibres entre les droits des victimes et le rôle des pouvoirs publics. Cette dynamique collective, souvent en dehors des cadres institutionnels classiques, interroge la capacité du droit à accueillir des formes de dénonciation nouvelles, parfois déconnectées du signalement habituel notamment auprès des forces de police. À l'inverse, la prolifération des fake news révèle un autre versant du signalement numérique : celui de l'instrumentalisation de l'alerte à des fins de désinformation, de manipulation ou de harcèlement. Le faux signalement devient ici une arme, qui met en péril la fiabilité des dispositifs de veille et de protection de la part des institutions. Ces deux cas soulignent les enjeux à la fois pour les citoyens et pour les pouvoirs publics, particulièrement pour l'Etat, et illustrent la réflexion renouvelée que l'on peut porter sur le statut juridique de la dénonciation à l'ère numérique, tant du point de vue de sa légitimation que de sa régulation. Ce phénomène social est pourtant ancien, et la dénonciation oscille historiquement entre deux pôles opposés : tantôt valorisée comme acte de civisme, tantôt connotée péjorativement en raison de son association à des périodes obscures et répressives. Le terme est situé dans une zone grise : tout un chacun croit en saisir intuitivement le sens, alors même que sa définition juridique demeure incertaine, en particulier dans les systèmes démocratiques contemporains. Si la dénonciation occupe une place centrale dans les régimes autoritaires où elle constitue un outil de contrôle et de répression sa présence dans les régimes libéraux, démocratiques et pluralistes est plus discrète, souvent fragmentaire, et paradoxalement moins étudiée. Pourtant, elle irrigue de nombreux champs du droit : en droit pénal, où elle peut être encouragée ou réprimée (notamment sous la forme de dénonciation calomnieuse) ; en droit fiscal ou dans le domaine des obligations professionnelles ; en droit des libertés fondamentales, via la figure du lanceur d'alerte. Elle peut également être exigée de l'État lui-même, par exemple à travers l'obligation de dénonciation qui pèse notamment sur les agents publics. En droit public, la dénonciation revêt une dimension institutionnelle essentielle : elle suppose l'existence d'un appareil administratif et d'un cadre normatif apte à recueillir, instruire et exploiter l'information transmise. Elle engage ainsi l'ensemble du cycle de production et de traitement de l'information publique, tout en questionnant les équilibres fondamentaux entre transparence, secret, intérêt général et libertés individuelles. Si la dénonciation implique nécessairement une action et une démarche de la part des citoyens, elle a nécessairement des liens avec les pouvoirs publics et les institutions, soit parce qu'ils encouragent la dénonciation, soit parce qu'ils en sont les destinataires, et doivent mettre en uvre des actions publiques. Dans ce contexte, la transition numérique agit comme un accélérateur et un révélateur de mutations profondes qui touchent la dénonciation. Les technologies numériques, les plateformes en ligne, les réseaux sociaux et les outils d'automatisation du traitement des données modifient en profondeur les pratiques de dénonciation. Le signalement devient plus facile, plus massif, parfois anonyme, mais aussi plus exposé à des dérives : harcèlement en ligne, désinformation, instrumentalisation politique ou judiciaire. Le droit, et les pouvoirs publics, sont alors confrontés à de nouveaux enjeux de régulation, de protection et de légitimation. Ce projet de thèse vise à proposer une définition conceptuelle et unifiée de la dénonciation, tout en analysant l'infrastructure administrative