La commémoration du génocide arménien en France comporte de nombreux éléments religieux qu’il faut identifier pour les expliciter, et dont la mise en place et l’agrégation autour des cérémonies commémoratives du 24 avril est la matière de cette thèse, avec une chronologie comprise entre 1965, début des commémorations extérieures arméniennes, et 2015. L’analyse de l’organisation diasporique et l’histoire religieuse des Arméniens nous permettent de mieux cerner le rôle de la religion dans les modalités de la commémoration officielle du génocide, initialement créée par l’Église apostolique, gardienne de l’identité arménienne. La presse quotidienne ou hebdomadaire régionale est notre source principale, avec les journaux des différentes Églises arméniennes, pour avoir accès aux discours ecclésiastiques sur le génocide et sa commémoration.La question de la mémoire, comme héritage, de sa transmission, et du rôle de la tradition, qui sont à la base de tout travail commémoratif, est centrale. La mémoire collective est au premier plan, car c’est elle qui joue un rôle prédominant dans la formation de l’identité d’un groupe. L’identité arménienne est fondée par une mémoire religieuse, qui ne tient pas uniquement à la pratique, et peut même exister indépendamment d’une croyance ou d’une foi. Le lien entre mémoire et commémoration est induit par le principe même de la commémoration, consubstantielle au devoir de mémoire, ici clairement un héritage chrétien. La mémoire, en tant que souvenir vécu, est affective et passionnelle, ce qui lui confère un caractère sacré dans le cas d’une mémoire religieuse : le religieux a donc à voir avec la mémoire collective. Cette mémoire collective est évolutive, et la commémoration à travers les différentes générations arméniennes passe d’une reprise habile des symboles de la République française, insistant sur la qualité de l’intégration arménienne, à l’utilisation massive d’une symbolique apostolique, notamment monumentale. Ce passage du remémoratif au revendicatif, à la recherche d’une reconnaissance du génocide par la France, accompagne la transformation d’une mémoire identitaire religieuse vers une mémoire centrée sur le génocide. Considéré comme un génocide de chrétiens (être arménien c’est être chrétien), sa commémoration est devenue une religion civile appuyée par l’Église apostolique arménienne, qui en tant que facteur d’unité principal fournit le cadre de compréhension nationaliste et les symboles matériels : l’identité prime nettement sur la foi.Dans le cadre de communautés religieuses avec une « histoire héritée » forte avec une identité « ethnique » revendiquée, le religieux semble perdurer d'autant plus fortement du fait de cette symbolique culturelle, en lien avec la gestion chrétienne de la mort. La mémoire religieuse peut ainsi être une mémoire complètement identitaire quand la religion est quasi-ethnique et s’identifie à un peuple. Dans un contexte de lutte contre la sécularisation propre à l’Occident, la religion peut renforcer l’affirmation identitaire d’une diaspora, illustrée par la commémoration, pour son propre bénéfice. La dimension religieuse de la commémoration du génocide a ainsi un lien avec le rôle mémoriel dévolu à la religion, très marqué dans l’exemple arménien, et illustré par l’utilisation permanente des termes martyrs, saints, résurrection, dans une optique identitaire plus que théologique.