Le sexe juridique est le terrain d’évolutions remarquables. Le principe d’intangibilité – qui était pourtant au fondement de cette catégorie – a été renversé par la consécration d’un droit à la modification de la mention du sexe à l’état civil par la Cour européenne des droits de l’homme au début des années 1990. Les individus se voient désormais reconnaître un droit à la reconnaissance juridique de leur identité de genre. Cette montée en puissance du droit à l’autodétermination a été accompagnée par le droit de la non-discrimination qui, grâce à une interprétation ambitieuse du critère protégé de sexe, vise à interdire les différences de traitement illégitimes fondées sur l’expression de ces choix individuels. Néanmoins, en dépit de ces changements d’ampleur, cette thèse suggère que la promesse de la libre disposition du sexe ne peut être tenue. Cela tient au fait que la possibilité octroyée aux individus de modifier la mention de leur sexe juridique est circonscrite par le maintien de l’ordre juridique au sein de l’ordre du genre, lequel produit un effet de structure qui érige la binarité des sexes et l’hétérosexualité comme normes naturelles et naturalisées. Autrement dit, le droit à l’autodétermination s’accommode parfaitement d’un cadre dans lequel les possibilités offertes afin de modifier la mention de son sexe sont limitées au féminin et au masculin. Quand bien même certains mouvements tentent de dépasser cet élément structurel (par exemple via la reconnaissance d’un sexe neutre), cela n’affecte pas l’idée que le sexe juridique doit faire partie intégrante de l’identification des individus. Autrement dit, si la catégorie de sexe juridique a fait l’objet d’une reconfiguration considérable sous l’impulsion du droit des droits humains, ce n’est jamais sans avoir remis en cause la nécessaire sexuation des individus. Afin d’analyser cette résistance, cette étude fait l’hypothèse que la catégorie de sexe est prise au piège d’une idéologie totalisante : le sexe lui-même. Le concept d’idéologie pousse à envisager le sexe sous un nouveau jour, loin des représentations qui lui sont traditionnellement associées (le sexe comme donnée biologique). Il devient ici une idée, une construction sociale qui n’existe pas en soi. On prend alors au sérieux cette hypothèse du sexe comme idéologie afin d’imaginer, sur le modèle de la séparation des Églises et de l’État, une séparation de l’État de l’idéologie du sexe. Elle prendrait la forme d’un désengagement où, tout comme pour les croyances religieuses, l’État n’approuverait ni n’encouragerait une forme particulière de croyance relative au sexe. À cette fin, l’identification des individus à un sexe n’aurait plus lieu d’être, chacun étant libre de déterminer sa propre identité. En revanche, dans la mesure où la suppression de la mention du sexe ne fait pas disparaître avec elle les effets de l’idéologie, la neutralité de l’État quant au sexe implique tout de même son intervention afin « d’instituer l’égalité » et de réguler les rapports entre individus au regard du principe de non-discrimination.