L'arrêt Marbury v. Madison (1803), sous l'autorité de John Marshall, a consacré le contrôle de constitutionnalité et la suprématie judiciaire en affirmant qu'une loi contraire à la Constitution « n'est pas une loi ». Toutefois, cette doctrine s'est construite face à une tradition rivale : le départementalisme, défendu par Jefferson ou Madison, qui attribue à chaque branche du gouvernement fédéral le droit d'interpréter la Constitution dans le cadre de ses compétences. Cette vision pluraliste affirme que le texte fondamental s'adresse à l'ensemble des pouvoirs, et non aux seuls juges. Elle s'est incarnée dans des pratiques présidentielles récurrentes, de Jackson à Lincoln, de Roosevelt à Obama, où le président a revendiqué une lecture autonome de la Constitution. Cette dynamique dépasse les moments de crise : les administrations, confrontées à la mise en uvre de normes législatives, procèdent elles-mêmes à une interprétation constante du droit constitutionnel, renforcée par le rôle croissant des agences exécutives dans des domaines variés (environnement, santé, libertés). Ainsi, l'exécutif américain n'a cessé de contester la monopolisation de l'interprétation par la Cour suprême. Les présidents ont critiqué des décisions emblématiques (Dred Scott, Roe v. Wade), orienté leurs nominations judiciaires selon une philosophie constitutionnelle et cherché à remodeler la jurisprudence, comme l'a illustré l'arrêt Dobbs sur l'avortement. Ces stratégies, souvent partisanes, traduisent néanmoins une constante : le refus de réduire la lecture de la Constitution à la seule sphère judiciaire. Elles s'articulent avec la théorie de l'exécutif unitaire, qui fonde sur l'article II le pouvoir du président de diriger l'administration. Si cette théorie n'implique pas nécessairement une supériorité institutionnelle, elle a parfois servi à légitimer des excès, comme sous Bush dans le contexte de la guerre contre le terrorisme, où l'exécutif contourna la loi et le contrôle juridictionnel. Le recours aux signing statements par Bush et Obama illustre aussi cette tension entre fonction institutionnelle et opportunisme politique. L'interprétation exécutive dépasse d'ailleurs le seul cadre américain. L'épisode français de 1962, où de Gaulle recourut au référendum de l'article 11 pour réviser la Constitution, illustre une logique similaire de lecture présidentielle autonome. Aux États-Unis toutefois, l'exécutif demeure l'acteur le plus actif de cette herméneutique constitutionnelle. Dans ce contexte, la présidence Trump constitue un cas exceptionnel. L'« exceptionnalité » tient à la rupture assumée avec les normes institutionnelles : transgression des usages, effacement des cadres établis et valorisation de la disruption comme méthode politique, notamment sous l'influence de Steve Bannon. Le « trumpisme » a révélé l'ampleur et l'indétermination du pouvoir exécutif dans sa capacité à orienter le sens de la Constitution. Ce chaos apparent a toutefois suscité une réaction des autres branches, contribuant paradoxalement à réaffirmer certaines normes institutionnelles. Dès lors, l'expérience Trump impose une réflexion sur les effets ambivalents de cette rupture : a-t-elle accentué l'instrumentalisation partisane de l'interprétation exécutive, ou ravivé la nécessité d'une lecture institutionnelle partagée de la Constitution ?