Traiter du constitutionnalisme au sein des États d'Afrique noire francophone, revient à s'aventurer dans un domaine encore largement considéré comme un tabou. Car l'exercice commande d'infiltrer de manière relativement invasive les pratiques constitutionnelles d'Etats souverains, d'en questionner le sens, d'en éprouver la pertinence et la légitimité à l'aune de la garantie des droits et libertés des citoyens. Que ce soit au niveau de la construction d'un ordre juridique formellement hiérarchisé de par la séparation et la dévolution du champ de compétence de chaque pouvoir ou encore au niveau de la consolidation d'un ordre juridique matériellement libéral de par la consécration des droits et libertés il n'est pas maladroit de relever que le constitutionnalisme dans les États d'Afrique noire francophone a beaucoup de défis à relever. Ses multiples crises (changements intempestifs, instrumentalisation à outrance, constitutionnalisme de crise et para constitutionnalité) et les vagues de répressions violentes des revendications rappellent que l'importance du constitutionnalisme n'a peut-être pas encore été dégagée. En s'intéressant à la constitutionnalité du droit de désobéissance civile au sein des États d'Afrique noire francophone, il est question de procéder d'une part à un balisage des contextes sociaux, et d'autre part à une reformulation paradigmatique de codes pouvant le mieux y restituer l'utilité sociale de la constitution. Le point de départ de la présente thèse est donc une série de questionnements qui restituent toute sa pertinence à la revanche des contextes opérée et observée au sein des États d' Afrique noire francophone : comment réalisent-ils l'équilibre précaire entre deux rationalités semblant contradictoires que sont la souveraineté étatique et les libertés des individus ? Et plus significativement, comment leurs constitutions adressent-elles la question de leur propre légitimité, en se soumettant à une auto-rationalisation ? Quelle pourrait dorénavant être la place des modes atypiques de moralisation du pouvoir politique qui rendent pertinent le paradigme de souveraineté attribut du peuple et dont la désobéissance civile se fait l'écho ? En déclinant l'universalité du constitutionnalisme comme valeur et comme technique, on peut d'emblée avancer deux variables. D'abord, l'universalité du constitutionnalisme comme valeur n'est pas irréconciliable d'avec la prise en compte des axiomes de chaque société. Ce qui devrait déboucher sur le dépassement du « constitutionnalisme en Afrique » pour parvenir à l'ère d'un véritable « constitutionnalisme africain » avec ses propres repères et sa propre identité. Ensuite, l'universalité du constitutionnalisme comme technique infère logiquement des agir pluriels. Ceux-ci inscrivent dans un dialogue fécond les principes de droits et libertés et les pratiques de chaque État. Ce préalable permet de transcender l'apparente grossièreté de constitutionnalité d'un droit de désobéissance civile, et redynamise pour les États en développement en général et pour les États d'Afrique noire en particulier, la rhétorique utilitariste de la constitution. pour cela, la thèse progresse méthodiquement en trois temps. D'abord elle revisite le contexte général des rapports hiérarchiques entre droits fondamentaux et ordre constitutionnel à l'orée de la naissance des États d'Afrique noire francophone. Ensuite elle examine au gré des multiples crises politiques au sein des États d'Afrique noire francophone, l'évolution des mécanismes constitutionnels d'ouverture et de verrouillage du contrôle populaire du pouvoir politique. Enfin, elle formule une théorie de constitutionalité du droit de désobéissance civile, en relevant sa symbolique, sa pertinence et les pièges à éviter, afin de n'en tirer que la quintessence apodictique, et de lui permettre de jouer pleinement son rôle de rationalisation du pouvoir politique, tout en conservant les acquis stabilisateurs de la matrice d'État. .