Les travaux les plus récents du système interaméricain des droits humains, ainsi que des Nations Unies, montrent que la pauvreté ne peut pas être comprise comme une simple privation matérielle. Elle constitue aussi une question relevant de la dignité humaine et nécessitant la réalisation effective de l'ensemble des droits humains. Les personnes, et en particulier les femmes, issues des secteurs les plus défavorisés sont ainsi confrontées à des obstacles structurels multiples qui entravent l'exercice de leurs droits dans leur dimension indivisible et interdépendante. Leur accès aux droits sociaux comme l'alimentation, le logement, l'eau, la terre ou l'environnement sain reste trop souvent restreint. Ces atteintes compromettent à leur tour l'exercice d'autres droits tels que la vie digne, la participation politique, la justice ou le droit à ne pas être soumis à la torture ni à des traitements inhumains ou dégradants. Or, ces droits, reconnus par le Droit international des droits humains (DIDH), imposent aux États l'obligation de protection prioritaire à l'égard des personnes et des femmes confrontées à des situations de pauvreté et de vulnérabilité extrême, ainsi que de garantie de leurs droits sans discrimination. Cependant, malgré ces engagements, ils continuent de marginaliser ceux dont la protection devrait constituer une priorité, laissant perdurer les violations de leurs droits. Face à l'inaction et à la défaillance des États, en Amérique latine, les personnes, et plus particulièrement les femmes, ont été contraintes de développer leurs propres stratégies pour préserver leurs droits, leur dignité et leurs conditions d'existence de manière autonome, par le biais de l'entraide et de la mise en commun des ressources. Ces stratégies, que nous appelons « d'autoprotection » ou de protection « par le bas », visent donc à rendre effectifs les droits que les États n'assurent pas. Nous soutenons que l'autoprotection constitue l'une des expressions du droit de défendre les droits humains, aujourd'hui reconnu par la plus récente jurisprudence interaméricaine comme un droit autonome, qui doit être pleinement garanti et respecté. Et, de ce fait, ceux qui autoprotègent leurs droits doivent être considérés comme des « personnes défenseures » et bénéficier d'une protection spéciale et renforcée. Pourtant, dans la majorité des États, les titulaires sont la plupart du temps criminalisés, menacés ou réduits au silence et l'Amérique latine demeure à ce jour la région la plus dangereuse au monde pour ceux qui se battent pour les droits et pour le vivant. Toutefois, ces pratiques, souvent centrées sur les droits sociaux, la terre, les ressources naturelles, l'environnement et les biens communs, montrent que celles qui les exercent sont de véritables « défenseures de la vie » dans le sens le plus large du terme. Dans la pensée latino-américaine contemporaine et les cosmologies autochtones, la « défense de la vie » dépasse la protection de la seule existence humaine : elle embrasse aussi la protection du vivant dans son ensemble, comme une condition sine qua non du « bien-vivre », qu'implique nécessairement de coexister harmonieusement avec la nature, comme un tout interdépendant. Cette recherche vise à démontrer que, conformément aux standards internationaux et interaméricains, les États ont l'obligation non seulement de protéger de manière prioritaire les droits des personnes confrontées à la pauvreté, mais aussi de reconnaître, respecter et garantir les stratégies d'autoprotection et les actions de défense des droits et de la vie. Ne pas le faire revient non seulement à violer le DIDH, mais risque de trahir la raison même d'être de l'État et du droit : garantir la dignité de tous les sujets et protéger la vie dans toutes ses formes. En ce sens, respecter l'autoprotection et le droit de défendre les droits, c'est protéger le vivant et c'est aujourd'hui une responsabilité historique que les États ne peuvent plus éluder.